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Qu'est-ce
que tu dois aux maestros
de ta période d'apprentissage
?
Aujourd'hui,
je ne me sens pa
étroitement
lié à eux. Mais jegarde
un très bon souvenir, tant
de Pepito
Avellaneda que d'Antonio Todaro.
Je leur dois une certaine attitude
face à la danse, pleine, désinvolte, insouciante
peut-être aussi un peu sauvage et irréfléchie, mais c'était une
bonne chose. Toute cette onde
milonguera, ces
choses
du tango
d'avant.
Aujourd'hui, ces choses-là ne se
rencontrent plus ?
Les gens de
cette époque qui possédaient
cette magie sont aujourd'hui très âgés.
Et pour
la
plupart sont morts. Ceux qui
aujourd'hui
sont les plus anciens sontdes
danseurs qui se sont formés dans cette
dernière étape du tango et qui ont
fait le même chemin que moi ou que les
danseurs de ma génération. En
fait la situation est la même. Aujourd'hui, tu
peux voir, des danseurs avec une onde
milonguera,
ou disons traditionnelle mais qui est
mélangée, influencée par
ce qui fait le tango moderne.
Il est rarissime aujourd'hui de
voir des milongueros danser ouvert par exemple.
Cette
discussion qui existe aujourd'hui
entre le tango ouvert et le tango fermé
est une invention un peu étrange. Lorsque
j'ai commencé à danser, je me souviens
que des danseurs utilisaient différentes
formes d'abrazo et l'on ne considérait pas forcément ceux qui dansaient
serré (apretado) comme des traditionalistes. Ce n'était pas la
seule possibilité.
Aujourd'hui
on prétend que le tango
apretado
est le tango traditionnel et que
l'autre non.
Ça me paraît une invention
moderne.
Il y a un peu de marketing là-dessous. En Europe, le style
milonguero
a eu beaucoup de succès.
Oui, ici, il
s'est passé la même chose en
fait. Il y a
eu un moment où ça a rendu
fou tout le
monde mais j'ai le sentiment que cette mode est en train de perdre de
sa force.
Quelles ont été les évolutions
dans ta manière de danser ?
Ce fut un
processus logique d'apprentissage. Dernièrement, toute la connaissance
de la structure de la danse a fait
changer énormément ma manière d'utiliser
l'abrazo, de coordonner les pas, de me déplacer. Aujourd'hui ce qui
m'occupe le plus est la
question de la musique. Comment
aborder la structure musicale depuis la composition chorégraphique
et l'improvisation. Et cela aussi, a
modifié ma danse. Ça
m'enthousiasme beaucoup en ce moment. Et puis c'est quelque
chose qui ne s'est jamais fait avant,
de cette manière là en tout cas. Ça se
faisait un peu en l'air sans cette précision
quasi mathématique de la musique
et les outils que possèdent par exemple
les
musiciens.

Le tango est devenu international . Quels sont les éléments
fondamentalement argentins de
cette danse ?
Ils
proviennent de l'attitude générale
des
Argentins dans cette société. Pour
prendre un
exemple, le gancho est un
emportement très typique de l'attitude
de notre peuple. Le tango est né avec
les caractéristiques des gens
d'ici, mais après, il s'est
adapté à chacun, quel que soit
son pays. Avant, la danse était l'expression
de la ferveur envers la musique
et la véritable étoile, c'était la musique.
Et puis un beau jour, on s'est mis à
danser par goût pour la danse.
C'est un fait
nouveau qui n'est pas strictement relié à
la culture argentine. Cette danse est née
de la
culture argentine, mais son développement
appartient à tout le monde.
Elle n'est
plus une danse folklorique.
Viendra une
espèce de tango généralisé
dans le monde
entier.
Ta capacité à danser différents
styles avec la même profondeur
et à faire sentir ces différentes
dimensions dans le même tango
est émouvante. Comment mélanges-tu
ces différentes façons de
danser ?
Par moments, la danse te montre des
images, reliées arbitrairement au tango
d'avant ou au
tango moderne. Pour
moi, les
choses ne sont pas ainsi. Ces associations
que le spectateur fait sont le
fruit d'un
processus postérieur. Je crois
que tout ce
que je fais est moderne mais
se développe
à partir du tango d'avant. J'utilise dans ma danse la totalité de ce
que j'ai développé
jusqu'alors et pour moi tout est
moderne. Par exemple,
quand tu
fais une
volcada, tout le monde
croit que c'est du tango traditionnel alors que ça a été inventé il y a
quatre ans à peine. C'est un pas ultramoderne
qui pourtant
à une image antique.
En tant que créateur du nuevo tango, comment le
vois-tu évoluer
ces dernières années ? Et
jusqu'où peut-il aller ?
Ces vingt
dernières années, il y a eu
une explosion
du développement de la
danse. La
capacité et la qualité d'improvisation
d'aujourd'hui dépassent celles
d'il y a
trente ou quarante ans. La façon
de guider et
de suivre s'est établie de manière
totale et pleine. La richesse chorégraphique
est inédite. Et on commence à
pouvoir composer une chorégraphie de manière plus sérieuse en maîtrisant
l'équilibre spatial, la tension,
différents éléments qui
jusqu'alors ne l'avaient pas
été.
On danse mieux aujourd'hui
qu'avant ?
Beaucoup
beaucoup mieux. Jamais dans
l'histoire,
on n'a dansé le tango comme
aujourd'hui.
Les femmes notamment disent
qu'il se passe des choses extraordinaires
qui restent dans le secret de
l'abrazo, qui ne se voient
pas de l'extérieur ?
Peut-être pour
un public non averti. Mais ceux qui ont une connaissance
plus poussée
se rendent compte s'il y a
qualité ou
pas en voyant danser quelqu'un,
malgré tout ce que l'abrazo peut cacher. J'observe que les choses
se sont
améliorées. Si tu prends n'importe quel
film des
années 50, ou une vidéo d'il
ya 20 ans,
c'est effrayant. Mais logiquement
c'était ce qui s'était fait de mieux
jusqu'alors. Bon, l'évolution continue.
Jusqu'où peut-on aller ? Quelles
sont les limites de cette évolution
?
En réalité
nous hésitons tous à dire si le
tango est
fini ou infini. Cela provient
du fait
qu'on ne connaît pas le fondement
structurel et technique du tango,
que l'on
est en train de découvrir juste
maintenant. Comme on ne maîtrise
pas cette structure, on ne sait
pas si ce développement fou va
continuer. On se plante là, et
on se dit : "Un jour ça va bien finir par s'arrêter". Mais en réalité
nous ne savons pas bien ce que l'on est
en train de faire ! Par exemple un danseur classique peut connaître
jusqu'au dernier détail du
travail de chacun de ses
muscles lorsqu'il exécute tel ou tel mouvement. C'est-à-dire qu'il connaît
la structure de son mouvement
jusqu'aux plus petits détails. Il n'en est pas ainsi
pour le tango. On en est encore à discuter
si l'on doit ouvrir l''abrazo, qu'elle est
la bonne distance, qu'elle est la lecture que l'on doit faire de la
technique. Et il y a plus. Il
n'y a pas de discussion consistante
pour définir les éléments constitutifs du tango. Dans le fond, on
ne sait pas encore ce que l'on est en train de
faire. Cela crée une forme
d'insécurité.

Si toi, tu ne le sais pas, on est
cuit!
J'en ai
une petite idée. Après pas mal
d'essais
et d'erreurs, je crois tenir une
idée de
cette réalité. On est au début
du
développement d'une nouvelle discipline
de danse qui pourrait devenir
universelle avec de nouvelles variables.
Nous
sommes à l'orée d'une nouvelle dimension de cette danse. Sans délirer,
c'est la sensation que j'ai !
Il est vrai que ces temps derniers,
le langage du tango s'est
beaucoup enrichi.
Je crois
que c'est parce qu'on ne sait pas
reconnaître les véritables éléments qui
construisent cette danse. On a le
sentiment
que ça part dans des millions de
directions différentes. C'est inexact. Par
contre, il
y a des millions de nuances
comme
dans n'importe quelle discipline artistique. Mais ce n'est pas un océan de
désespérance où personne ne saurait
rien. On
peut trouver des chemins.
Que penses-tu de l'évolution récente de la musique (électrotango
etc...) ?
L'évolution de la musique de tango pour
moi est
incarnée par Astor Piazzolla (peut-être le plus grand génie qui ait vu le
jour ici) et aussi d'autres qui, nourris de sa vision, ont donné au tango
la possibilité
de se convertir en une musique
bien plus
avancée où le tango a cessé
d'être une
simple chanson structurée
par des
blocs de 8 mesures.
Le tango
électronique ne me paraît pas,
du moins jusqu'à maintenant, une
proposition valide. Attention, je n'en
ai pas non plus écouté beaucoup. Ce n'est pas une évolution car
elle ne propose rien de supérieur à la proposition antérieure.
Mais je n'invalide pas la possibilité
que ce genre décolle un jour et trouve
des choses vraiment valables.
Quelles sont les musiques qui t'inspirent ?
Les
musiques qui m'inspirent sont celles
qui possèdent une bonne
construction mélodique, un récit
musical de qualité, un usage
pertinent de l'arrangement. Les
orchestres qui me plaisent sont ceux
de toujours, Di Sarli, Pugliese, Troilo,
Piazzolla aussi.
Comment naît une chorégraphie ?
J'écoute
plusieurs fois un thème musical
qui
m'attire. Ce faisant, j'imagine des
choses,
c'est tout un chaos. Je le danse,
j'improvise, je vois comment je me sens.
Passé un
moment, j'étudie spécialement
la
musique, sa structure avec beaucoup
de soin,
j'évalue comment sont construites les mesures etc... Puis je décompose
en
parties jusqu'à ce que surgisse l'idée
générale.
C'est un processus que je ne peux pas dérouler seul, que je fais avec
l'aide de Giselle. Le tango se danse à
deux, et il doit être le fruit d'un couple. Ça, c'est très important.
Avec
Giselle Anne vous formez
un couple dans la vie et sur la piste.
Cette dimension me semble
transparaître dans la profondeur
de votre danse.
La danse
émerge à partir d'une relation
réelle,
profonde et forte. Un couple dans
la vie
possède une dimension supplémentaire
comparée à ceux qui dansent
ensemble occasionnellement. Et
c'est bien ainsi.
Comment ton tango a-t-il changé
avec ta
rencontre avec Giselle Anne ?
Avec
elle, je suis entré dans un tourbillon.
Nous nous sommes mis à danser
et à
travailler ensemble avec tant de passion
et de profondeur que ça a déclenché
en moi une quantité de possibilités
intellectuelles, de connaissances
jusqu'à un développement physique parce
que je me suis mis à danser
beaucoup plus qu'avant. Ceci a été très important
pour moi. En plus, nos visions du
tango s'accordent très bien
ensemble ce qui a donné logiquement des résultats. Bien
sûr, nous avons eu des problèmes comme
tous les couples peuvent en avoir à
ceci près que peu arrivent à trouver
des solutions. Nous avons trouvé des solutions dans la plupart des cas, ce
qui est difficile. C'est aussi pourquoi notre relation est si forte. Nous
avons parcouru un vrai chemin ensemble dans l'étude
du tango.
Nous vivons une époque un peu
bizarre, tout le monde est maestro,
tout le monde est DJ. Qu'elle
est l'attitude d'un vrai maestro
face à cela ?
Pour moi,
c'est très normal et ça a toujours
été ainsi. Aussi loin que je me souvienne,
chaque danseur de tango s'est considéré lui-même comme un maestro
! Et tous les danseurs ont
enseigné à tout le monde ! Beaucoup s'en plaignent
mais c'est globalement bénéfique. C'est
la manière
normale d'entrer dans le
circuit du tango. Le système fonctionne d'autant mieux que la rotation des
danseurs est grande. Par exemple, une
milonga intéressante est celle où il y a
à la fois un petit groupe de gens
connus et beaucoup de gens
nouveaux. Sinon, tous les
mardis, tu vas danser avec les
mêmes. Une bonne rotation signifie
qu'il y a beaucoup de nouveaux arrivants.
Le type qui apprend une chose et qui immédiatement l'enseigne va attirer
de nouvelles personnes dans le circuit.
Ce n'est pas si mal. Ensuite, le
processus d'apprentissage,
c'est un domaine qui, jusqu'à
présent du moins, est du ressort
de chacun. L'élève dont le prof est à
court de matériel, change pour un
autre. Nous sommes tous arrivés
là où nous sommes dans un chaos et une sauvagerie
totale. Rien n'est organisé. Mais d'un autre côté, s'il en a été ainsi
jusqu'alors, pourquoi ne pas
avoir confiance dans le futur !
Ça apporte de l'air frais. S'il y
avait des écoles officielles, tout le
monde
danserait pareil, ça serait l'ennui.
Qu'est-ce qui pour toi fait la qualité
d'un professeur de tango ?
Un bon
professeur doit être capable de
percevoir ce qui se passe
chez l'autre,
d'oublier ses problèmes et de s'occuper
vraiment de
ceux de l'autre, de les reconnaître
avec précision. Tout le monde dit
que le bon maestro
est celui qui est capable
de transmettre mais je ne crois pas.
Transmettre n'est pas si
difficile. Quand un type
enseigne mal, c'est parce qu'il ne
sait pas ce dont l'autre a besoin. Il lui
dit des choses qui ne lui sont
d'aucune utilité. Le bon
maestro est celui qui se rend compte de ce dont l'élève a réellement
besoin.
Et qu'est ce qui fait la qualité
d'un élève ?
Un élève doit
prendre et essayer tout
ce que lui donne le
maestro, ne rien accepter
sans essayer, traiter de manière
autonome toutes ces informations. Il
prend tout, essaie tout, crée avec ça
et confronte le résultat avec le maestro
pour avancer. C'est un processus de
réalimentation
réciproque.
Comment a évolué ta manière d'enseigner
?
Depuis 25
ans, beaucoup d'expériences
se sont accumulées. J'adore
enseigner. Et avec
succès. Avec le temps, je possède
une quantité de mécanismes qui me permettent de contrôler beaucoup
de variables en même temps
et qui font
fonctionner le cours. Mais les systèmes
pédagogiques
ne sont pas des mystères,
contrairement au tango ! Il existe de
très bons pédagogues. Mais
il manque la compréhension
de la matière elle-même. Jusqu'alors,
il n'existe pas de système
strict, bien organisé et
approuvé de la technique ou de la construction
du tango. Chacun dit des choses
différentes et les jette dans
l'océan du tango. Et c'est là
que l'enseignement perd de
sa valeur. Les maestros
ne sont pas en cause. Avec le
temps, on va en savoir chaque
fois plus et ça va s'organiser.
Ça fait longtemps que ça
me préoccupe. Je suis en train
d'écrire un livre sur le sujet
qui fonde tous les processus que
je considère valables pour
comprendre ce qu'est vraiment le tango.
Bon, je peux me tromper évidemment.
Il faudra beaucoup de livres, le
mien et beaucoup d'autres encore pour parvenir
à la solidité qu'un tel système doit
posséder. Mais je crois que c'est le
chemin : découvrir, penser,
essayer. On en est là. Et je
compte continuer à le faire
jusqu'à ma mort! Ça doit être fait et pas
seulement par moi mais par beaucoup
d'autres
aussi.
Quels sont tes projets futurs ?
J'ai trois
projets importants. Le livre,
un spectacle dans la
Papelera (où se donnent
mes cours) et le développement
des séminaires thématiques
qui ont lieu à Buenos Aires depuis 3 ans sous une
forme améliorée, dans le
monde entier. Un
agenda assez rempli pour les trois,
quatre années
à venir !
Propos
recueillis le 26 octobre 2006 par
Marc Tommasi
[Pour tous
renseignements à jour sur
Gustavo et Giselle :
www.gustavoygiselle.com
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